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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 09:59

Agora Soulac Energie - " À propos de la « haine de la nature », n'y a-t-il pas, conjointement, « haine de la culture ? Et, dans ce cas, que reste-t-il des « valeurs » dans les sociétés occidentales actuelles ?

 

Christian Godin : La question comporte plusieurs couches de sens.

La réalité de la haine de la culture, que l'on peut percevoir à travers plusieurs signes comme l'effondrement du prestige de l'institution scolaire ou la crise du livre et de la librairie est, me semble-t-il, beaucoup mieux connue que la haine de la nature - laquelle est l'objet d'un déni spécifique.

Par ailleurs, les défenseurs de la protection de la nature sont l'objet d'un soupçon récurrent : celui de détester la culture. Le stéréotype « ami des animaux » égale « ennemi des hommes » est régulièrement utilisé. On est même allé jusqu'à inventer une prétendue « technophobie », destinée, comme tous les termes en « phobie », à couper court à toute critique.

En fait, l'opposition nature/culture ne fonctionne pas à tous les niveaux. Il y a aujourd'hui une communauté de destin entre les deux, et c'est pourquoi, si l'on définit les progrès scientifiques, techniques et économiques comme modernes, nous pouvons dire que nous sommes passés à un âge postmoderne.

Ce qui définit la haine, c'est le désir de destruction, pas forcément conscient. Qui ne voit qu'aujourd'hui la nature et la culture sont prises dans une même tourmente, qu’elles sont menacées par une même barbarie ? Et c'est pourquoi la défense de la nature trouve ses sources dans les meilleures traditions de la culture.

Les sociétés occidentales actuelles, à la différence des sociétés anciennes, vivent dans un « polythéisme des valeurs », pour reprendre l'expression de Max Weber. On y trouve à peu près tout. Cela dit, les valeurs dominantes (utilité, efficacité, vitesse, précision, performance etc.) sont toutes des valeurs techno-économiques. Et c'est au nom de ces valeurs qu’une guerre impitoyable est faite au milieu naturel.

 

Agora - Que vous ont apporté les deux années de séjour et de travail en Afrique, dans votre cheminement philosophique, en particulier sur l'expression « sous-développement » imposée au sortir de la Seconde Guerre mondiale par les Américains ?

 

C. Godin - Il est toujours difficile de savoir en quoi a consisté une expérience existentielle. Les rencontres que j'ai pu faire au Cameroun m'ont évidemment marqué. J'ai très rarement eu par la suite l'occasion d'avoir des conversations de plusieurs heures avec des gens qui n'avaient ni les mêmes idées, ni les mêmes croyances, ni les mêmes habitudes que moi. J'étais dans une période d'entre-deux, mes études étaient achevées et ma vie professionnelle n'avait pas commencé. Le monde du travail et les cercles d'amis et de connaissances ne vous mettent en relation qu’avec des pairs.

Le discours de Truman en 1948, où pour la première fois la plus grande partie du monde était qualifiée de « sous-développée » a représenté en effet, sous couvert des bonnes intentions de l'aide internationale, une grande violence symbolique. Il signifiait une formidable simplification de l’Histoire - ce que désormais nous appelons « mondialisation ».

Mais ce discours était aussi un constat : désormais, pour le monde entier, le seul impératif qui pourra donner sens à la collectivité humaine est le développement économique. De fait, en 1948, l'Union soviétique qui représentait un violent contre-modèle, poursuivait les mêmes objectifs que le monde occidental. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la guerre entre eux n'a été que froide.

L'une des clés du triomphe du système capitaliste à l'échelle mondiale est d'avoir su gagner à lui l'imaginaire des hommes. Aujourd'hui, aucun gouvernement n'oserait aller contre le désir d'enrichissement personnel et de consommation matérielle maximale. Les cultures traditionnelles qui reposaient sur des valeurs opposées sont moribondes, lorsqu'elles ne sont pas mortes.

 

Agora - « Paradoxalement mais significativement, la haine de la nature a été d'autant plus forte que celle-ci se montrait généreuse et bienveillante envers les hommes (…). Là où, à l'inverse, les hommes auraient eu toutes les raisons de maudire ce qui rendait si difficile leur existence, ils ont développé vis-à-vis de la nature des sentiments profonds de vénération et de respect » (La Haine de la nature, p.18) À quelles régions du monde et à quelles cultures pensez-vous ?

 

C. Godin - Si la civilisation moderne est née en Europe, cela est en grande partie dû à un ensemble de facteurs climatiques et biogéographiques (climats tempérés, sols riches propices à la culture de la terre, présence d'animaux de trait etc.). La grande majorité des sociétés humaines ont vécu dans des conditions naturelles extrêmement difficiles qui ont rendu pratiquement impossible ce que Marx appelait l'accumulation primitive du capital. Certes, il ne faut pas négliger les facteurs psychologiques et idéologiques, mais la domination de l'Occident sur le monde, me semble-t-il, vient, comme l'ont montré les travaux de Jared Diamond, des conditions environnementales.

L'attitude de vénération vis-à-vis de la nature a diminué (jusqu'à disparaître) à mesure que la puissance technique et économique accordait à l'être humain une domination sans partage. En revanche, là où la nature est considérée comme supérieure, elle est à la fois crainte et vénérée. Le phénomène est partout observable.

Cela dit, n'allons pas imaginer que les sociétés traditionnelles ont toujours respecté et préservé leur environnement. On sait aujourd'hui que l'effondrement de la grande civilisation maya est le résultat d'un désastre écologique. Vous évoquiez l'Afrique tout à l'heure. Un jour on a cru m'honorer beaucoup en me servant du singe à manger. La main, m'a-t-on même précisé, est la partie la plus délectable. Je n'ai pas remarqué parmi mes hôtes de réactions d'indignation. Aujourd'hui, c'est dans les pays où les coutumes traditionnelles ont encore un reste de vivacité que l'environnement est le plus ravagé. Les réserves naturelles n'arrêtent pas la cupidité des hommes - les éléphants y sont massacrés par milliers.

Pour revenir à votre question, j'évoquerai un exemple de vénération à l'égard de la nature. En Inde, chaque année, des dizaines, peut-être des centaines de personnes, surtout des enfants, meurent de morsures de cobra. Il est évident que si de pareils accidents survenaient en Europe à cette échelle, les animaux responsables seraient tous exterminés. En Inde, le cobra est un animal royal, et même divin. Il figure dans l'iconographie bouddhiste et hindoue. Dans les campagnes, aujourd'hui encore, les paysans placent devant le trou où vit le cobra une coupelle de lait, pas seulement comme nourriture, comme une véritable offrande. Et lorsqu'ils croisent dans un champ un cobra, ils font l'anjali (le geste des deux mains jointes à la hauteur de la poitrine en guise de salutation) et passent leur chemin. Ils ont vu l'animal de Shiva.

 

Agora - Vous citez beaucoup de faits et de chiffres dans La Haine de la nature. Les sciences humaines pourraient-elles à votre avis constituer un espoir de levier pour infléchir la tendance actuelle de destruction de la nature ?

 

C. Godin : Il est évident que l'écologie scientifique a beaucoup agi pour faire prendre conscience au monde entier des faits et des problèmes relatifs à l'environnement. Amartya Sen dit que l'économie est une science humaine. L'écologie, selon moi, devrait être considérée comme une science humaine.

La connaissance augmente la conscience, et c'est pourquoi elle doit être cultivée, dans tous les domaines. Mais il convient aussi de se rendre compte que les sciences humaines (que je prends ici au sens strict : l'histoire, l’anthropologie, la sociologie...) ne vont pas forcément développer une attitude de respect à l'égard de l'environnement.

Mais il y a plus inquiétant et plus grave encore. Jean-Pierre Dupuy a analysé dans plusieurs de ses ouvrages ce paradoxe : nous ne croyons pas ce que nous savons. Par exemple, nous savons tous, à titre individuel, que nous allons mourir, et pourtant, foncièrement, nous n'y croyons pas. Les désastres environnementaux sont objets de déni, quand ce n'est pas d'amnésie. Et si, comme c'est envisageable, la crise économique s'aggrave dans les pays occidentaux, alors la défense de la nature apparaîtra comme une sorte de luxe inutile. Donc, que ce soit en période de croissance économique, ou en période de crise, l'environnement est oublié. À moins d'une révolution civilisationnelle dont on ne voit pas d'où elle pourrait venir, le seul motif d'espoir pour le court terme vient de l'action et du comportement de ces millions de bénévoles qui, à l'humble échelle locale qui est la leur, montrent que l'on peut vivre d'une vie authentiquement humaine sans tout ravager dans son sillage."

Merci pour cet entretien qui donne à méditer...

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