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11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 20:53

Il faut lire le livre de Michel PUECH, Développement durable : un avenir à faire soi-même. L’auteur y effectue un remarquable travail de synthèse et dresse un bilan de tout ce qui a pu être tenté en matière de combat écologique, avec pour constat que la voie institutionnelle ne peut être le remède, étant donné qu’elle participe du problème. D’où une pensée radicalement critique : les institutions nous engluent. La pensée unique aujourd’hui c’est « l’économisme », soit un discours prétendant être scientifique parce que réduisant la réalité à des chiffres, mais qui, en vérité, relève de la mythologie et de la croyance.

 

 Michel Puech conclut : « En ne voyant dans cet acteur humain qu’un agent économique, l’économisme en reste à l’âge industriel, il exacerbe le caractère particulier de la phase industrielle de notre évolution. L’économisme considère comme toujours actuelles les caractéristiques contingentes de la phase de domination qui est en train d’être dépassée. Voilà pourquoi toute approche économiste est « réactionnaire » aujourd’hui : elle ne prend pas en compte le potentiel de valeurs non économiques dans notre époque postindustrielle. » (p.109)

 

Une stratégie qui opterait pour une progression graduelle censée nous permettre, sans encombre parce que sans changement réel de paradigme, une amélioration de la situation, n’est pas non plus retenue comme concluante. Commerce équitable, Grenelle de l’environnement, autant de « petits pas qui vont dans le bon sens… mais qui, à coup sûr, n’arriveront jamais à rien » (p.123). Michel Puech rapporte le désarroi d’un producteur africain : « Comment faites-vous pour appeler « équitable » (fair) cet échange où le café passe de 1,46 à 20 entre la production et la vente ? » (p.122) Quant au  Grenelle : beaucoup d’énergie, d’efforts, de paperasses, de bruits, pour très peu d’avancées réelles :

 

« Si l’on tient la comptabilité du Grenelle en termes pragmatiques (événements affectant le réel matériel, donc sans prendre en compte les nominations de commissions et les rédactions de rapports), une fois soustraites les taxes nouvelles et les directives européennes préexistantes, il ne reste quasiment rien. Certes, disent les défenseurs du Grenelle, mais c’est un grand pas… symbolique. (…) Voilà bien le problème justement : du symbolique mis à la place du réel. Au lieu d’actions qui modifient les comportements réels, individuels et collectifs, et qui infléchissent la courbe de notre évolution, on produit complaisamment des discours et des réassurances symboliques qui confortent les systèmes de pouvoir et de savoir technocratiques. » (p.111)

 

« Nous avons inventé une manière d’aller dans le bon sens en n’ayant quasiment aucune chance d’atteindre un jour un objectif réel. » (p.122)

 

C’est là le point central de la réflexion de notre auteur : si tout ce que l’on a essayé jusqu’à maintenant n’a pas marché, c’est un raison suffisante de passer à autre chose. D’où un pensée novatrice et pour le coup réellement subversive. Que propose Michel Puech ?

 

Tout d’abord, réfléchir pour y voir un peu plus clair. Rien de plus ambigu et confus que la notion de développement durable. Or, pour agir au mieux il est nécessaire de penser juste. Avant toute autre chose, il faut délivrer le bon sens des œillères que dispose sur lui une rationalité aliénée à la société de consommation et instrumentalisée par la publicité. Pour nous désintoxiquer, rien ne vaut des distinctions conceptuelles. C’est la tâche propre de la philosophie. Développement durable veut tout dire et son contraire, c’est la raison pour laquelle il est préférable de se référer, selon Michel Puech, à la notion de « soutenable ».

 

« Au premier plan, le soutenable est ce qui peut être « supporté » par l’environnement, qui ne détruit pas l’environnement biologique de l’espèce humaine. Ce que les systèmes biologiques qui nous entourent peuvent absorber de ce qui découle de nos activités définit ce qui est pour eux soutenable et qui, par retour, l’est aussi pour nous, puisque nous avons besoin de notre environnement vivant pour vivre. Cette signification s’applique aux ressources non vivantes, par exemple aux matières premières, à l’eau, à l’atmosphère et, par extension au climat. Le soutenable au sens négatif est ce qui, à terme, ne détruit ni la vie ni ses conditions matérielles. Ce non-inacceptable matériellement s’élargit en un non-inacceptable moralement et cela par continuité et non par métaphore. Car la disparition de la vie telle que nous la connaissons et bien sûr de l’espèce humaine est un état d’insoutenabilité non seulement matérielle, mais aussi, pour nous morale. Le soutenable est donc ce dont les conséquences sont acceptables physiquement et éthiquement – acceptable signifiant prioritairement «  non inacceptable ». (p.139-140)

 

 

Ainsi défini, le soutenable conduit à ce que notre auteur appelle une sagesse pragmatique. Cette rencontre étonnante entre des penseurs anglo-saxons, soit l’Extrême-Occident et l’Extrême-Orient en la personne de Gandhi constitue le cœur de la philosophie de Michel Puech. D’une très grande richesse sur le plan spéculatif, un tel parti-pris théorique – ce n’est pas là, ce qu’il ya de moins remarquable – met au premier plan l’action. Celle-ci doit être simple, locale et tendre à l’autosuffisance.

 

Exit cette complexité augmentant de manière exponentielle, complexité caractérisant le fonctionnement institutionnel dans ses tentatives pour résoudre les problèmes. Michel Puech renvoie le lecteur au livre de Jared Diamond, Collapse (Effondrement) pour qui, cette incapacité à ramener les difficultés rencontrées à leurs éléments simples de manière à pouvoir les surmonter, est la cause essentielle de disparition des plus grandes civilisations.

 

Exit ce mouvement descendant du haut de la pyramide sociale jusqu’aux individus anonymes. Ces derniers doivent cesser de déléguer afin de se réapproprier leurs propres existences, redevenant ainsi des sujets, des personnes libres agissant de leur propre fait et non plus des êtres ballotés, voire écrasés par des puissances qui les dépassent et auxquelles cependant ils apportent quotidiennement leur contribution par l’ensemble de leurs faits et gestes. On l’aura compris, la sagesse pragmatique est fondamentalement une éthique pour laquelle l’individu est au centre de toutes les préoccupations. « Nous sommes responsables de ce que nous voulons faire de notre espèce, chacun de nous est investi de cette responsabilité et nous l’exerçons à tout instant par notre mode d’existence.» (p.145)

 

Exit cette frénésie du mouvement des personnes, des biens et des services. Autant de déplacements dans l’espace dont l’absurdité n’est pas moins flagrante que les dégâts écologiques entraînés. Les principes d’une économie qui boucle totalement ses cycles, en s’inspirant des métabolismes qui caractérisent les organismes vivants (p.180) sont simples : produire local, consommer local. A ceux qui peuvent sourire en lisant ses lignes, rappelons que la gloire de Gandhi est d’avoir triomphé de la plus grande puissance coloniale, avec pour seule arme, la fierté de filer soi-même son coton. Il n’y aucune raison valable de ne pas s’en inspirer pour lutter contre ce qui envahit nos vies et nous rend dépendants. Cette simplicité, au sens fort, désarmante, nous la refusons avec l’arrogance des enfants gâtés. Elle a pourtant fait ses preuves. Il est vrai qu’habitués à la facilité, nous rechignons aux efforts qu’elle implique.

 

« Dans ce contexte, soutenable doit signifier soutenu, par référence au verbe actif soutenir, qui a pour sujet des acteurs, des personnes humaines, dans une logique de projet, de construction supportée par ses acteurs ; le projet est alors soutenu comme l’est un effort, c’est-à-dire qu’il se poursuit dans le temps, avec constance. » (p.140)

 

Produire local, consommer local. Qu’est que cela peut donner concrètement, si ce n’est vivre local ? Vivre pleinement ici et maintenant dans une simplicité volontaire et joyeuse plutôt que -  on aura compris l’allusion à la Boétie –dans une servitude volontaire et mortifère. Il s’agit donc de privilégier le local concret au global abstrait, pour reprendre les termes de notre auteur. Ici encore la notion d’acteur est cruciale : il n’y a pas de tissus associatifs sans acteurs locaux, qui par leur prise de responsabilité, par leur dynamisme, et aussi et surtout par leur volonté de partage assurent un liant social fort parce que chaleureux et convivial.

 

« Il faut donner un place prépondérante aux acteurs locaux, à leurs convictions et à leurs microactions. Cette préconisation se retrouve à la fois dans les conclusions des économistes les plus reconnus et des contestataires les plus radicaux, que ce soit politiquement ou écologiquement. » (p.178)

 

Plutôt que des symboles vains, de vraies modifications du réel. Plutôt que des petits pas, des microactions qui pour être limitées localement n’en sont pas moins réelles et surtout écologiquement soutenables. C’est dans cet esprit de solidarité locale que peut se développer une économie basée sur le principe du microcollaboratif ayant recours, le cas échéant, à un microcrédit. Michel Puech renvoie à Ernst Friedrich Schumacher, l’auteur de Small is beautiful.

 

« Schumacher parlait sans crainte du ridicule, d’une économie bouddhiste, et il s’agit effectivement de se libérer des cycles du désir et de la souffrance, concrètement, en essayant d’obtenir le maximum de bien-être avec le minimum de consommation. » (p.172)

 

Le travail de clarification des concepts culmine dans la distinction cruciale entre la puissance et la maîtrise, celle-ci ne peut qu’être personnelle alors que celle-là est aveugle. Michel Puech attire l’attention sur ce qui est central dans la réflexion de Gandhi : « la prise en charge par soi-même de sa dignité personnelle. » (p.190)  Là et nulle part ailleurs réside la réelle maîtrise. Le drame qui est le nôtre, est de ne pas avoir la maîtrise de la puissance fournie par

les moyens techniques dont nous disposons. C’est pourquoi une civilisation ne peut être soutenable qu’en mettant au premier plan l’éducation.  Encore faut-il éviter d’associer cette tâche primordiale avec l’action de contraindre. Ce que précise très justement notre auteur :

« l’éducation n’est pas un moyen de contraindre, mais le refus de la contrainte. Il ne s’agit pas d’éduquer pour éviter d’avoir à contraindre tout en se tenant prêt à le faire (n’est-ce pas la posture de base des institutions qui veulent notre bien ?), mais il s’agit au contraire d’éduquer parce qu’on a renoncé à contraindre. » (p.144) Susciter l’éveil, cette prise de conscience qui donne lieu à une révolution intérieure qui n’est rien d’autre qu’un contrôle de soi, pensé, expérimenté, vécu comme possible, voilà ce sur quoi repose in fine une éducation au soutenable. 

 

« Le respect de soi est le point d’appui nécessaire à tout autre respect, y compris le respect de son environnement. Cette relation est symétrique : le manque de respect pour son environnement provient d’un manque de respect de soi. » (p.198)

Avoir pouvoir sur soi signifie être en mesure de contrôler ses besoins et partant ne plus y être  soumis. L’estime de soi auquel on parvient par cette construction de soi qui n’est jamais qu’une réappropriation de ses capacités et de ses responsabilités permet de « découvrir la satisfaction de ne plus avoir besoin plutôt que celle de satisfaire ses besoins en les alimentant de nouveaux besoins pour entretenir la civilisation de l’abondance. » (p.192)  La sagesse pragmatique est une sobriété heureuse qui ne saurait être confondue avec un ascétisme auquel l’individu se contraindrait en raison d’un sentiment de culpabilité. Simplicité volontaire signifie d’une part absence de contrainte de donc de violence, et d’autre part présence d’une intention réfléchie d’opter pour une vie simple en accord avec la vie elle-même. Gandhi résume cela dans la formule : « vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre ». (p.195)

 

 

 

Cela peut sembler trop beau pour être vrai ou trop simple pour être possible. Cette remarque, notre auteur doit l’entendre à chacune de ses interventions publiques. Je dois bien reconnaître, pour ma part, avoir éprouvé un tel sentiment. Seulement il faut avoir le courage de regarder la réalité qui est la nôtre, nous, les êtres humains. Aucun mode de vie ne nous est imposé du dehors. C’est ce qui fait de nous des êtres libres. Le prix à payer de cette liberté, c’est que toutes nos excuses sont autant de preuves de notre mauvaise foi. Jean-Paul Sartre n’est pas cité par Michel Puech, mais ses analyses, notamment celles de sa fameuse conférence L’existentialisme est un humanisme peuvent être ici reprises comme propédeutique à une juste compréhension des défis qui sont les nôtres aujourd’hui. Collaborer ou résister ? L’alternative se pose exactement dans les mêmes termes. Quelle que soit la situation ou l’époque, une chose demeure : ce n’est pas parce que nous ne voulons pas que nous ne pouvons pas.

 

 Le but de l’éducation est de permettre à chacun de réaliser le meilleur de lui-même. Michel Puech note, non sans ironie, que si l’homme peut être un loup pour l’homme, il peut tout autant « être un mouton pour l’homme ». L’éducation est par principe refus du mouton en l’homme. « Il est indispensable maintenant de produire et de diffuser la culture générale du soutenable et les savoir-faire pratiques de sa mise en œuvre. L’action clé réside dans la formation des personnes, formation intérieure de soi par soi en réseau avec d’autres personnes, consistantes et bienveillantes. Cette pratique est indépendante des actions institutionnelles : lois, commissions, taxes et règlements. Si la planète ne dispose pas de suffisamment d’individus capables de prendre conscience et d’agir dans le sens du soutenable, c’est parce que nous ne les avons pas assez éduqués.» (p.143) Nous sommes responsables de ce que nous transmettons par nos actions mêmes. Etre seulement militant et peu ou pas du tout pratiquant revient au même qu’être croyant et non pratiquant : il manque l’essentiel. L’auteur note que « l’essentiel ne peut être délégué » (p.123). On remarquera qu’il en va de même pour la joie. Il faut insister sur ce point : la sagesse du soutenable constitue une authentique alternative à une civilisation du malaise. Il ne s’agit donc pas de renoncer à l’intensification du sentiment de la vie, mais de s’en donner les moyens, qui, comme le note Michel Puech dans sa conclusion, ne pourront plus, dès lors, être distingués des fins. Les grandes pensées se reconnaissent à leur capacité à se faire écho. Tout un champ d’études reste à explorer quant à la convergence entre L’Ethique de Spinoza et la sagesse pragmatique.

 

Il va de soi qu’il est parfaitement impossible ici de rendre compte de toute la richesse du travail de Michel Puech. Précisons pour nos lecteurs qui ne seraient pas des spécialistes de philosophie, que l’ouvrage est accessible à tous, que les analyses conceptuelles sont ponctuées par des exemples concrets, et que celles et ceux qui veulent du solide, autrement dit des données chiffrées, en trouveront et en seront édifiés. On peut ne pas être d’accord avec tout. C’est le propre de l’entreprise philosophique que de permettre non seulement la discussion, mais surtout de l’encourager. Les propositions d’un philosophe sont des tentatives pour résoudre des difficultés, les réponses développées constituent des solutions qui entraînent elles-mêmes de nouvelles difficultés, et ainsi de suite sans qu’il soit possible de clore la discussion sous peine de dogmatisme. Les philosophes ne sont pas des prophètes : leurs discours n’est pas celui des religieux. Ni réponse toute faite, ni réponse absolue n’est à attendre de leur part. Mais une discussion réfléchie qui a pour vertu de nous nourrir.

 

« Le soutenable au sens positif désigne un projet consistant, enraciné dans la personne humaine de ses acteurs et fédérant leurs énergies. On y retrouve l’anglais to sustain et le français se sustenter – se nourrir, s’alimenter, absorber ce qui permet de vivre. Dans l’histoire des langues, les significations de nourrir ne se sont pas limitées à l’alimentation matérielle et aux cycles de la vie : nourrir signifie aussi cultiver, alimenter l’esprit d’une personne humaine, la former, lui permettre de développer son humanité. » (p.140-141)

 

Après tout cela, il va de soi que nous serions très heureux d’avoir Michel Puech parmi nous les 3,4 et 5 septembre à Soulac, pour débattre de questions sur lesquelles nous ne pouvons plus rester indifférents. Après cette alerte qu’a constitué le projet d’un terminal méthanier au Verdon, nous savons à quel point il faut rester vigilants et mobilisés. L’accalmie revenue, nous ne pouvons qu’être d’accord lorsque nous lisons : « la situation n’est pas si désespérée qu’il faille renoncer à la voie lente de la culture et de l’éducation. ( …) Nous avons des choses à apprendre et à comprendre. » (p.144) C’est très exactement dans cet esprit que nous organisons ces rencontres les 3,4 et 5 septembre à Soulac.

                                                                                                 Jean-Pierre Guichard

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Published by sylviejustome
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