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23 août 2010 1 23 /08 /août /2010 06:14

Si « l’essentiel est de comprendre le présent », comme l’écrit Michel Puech dans son livre Homo sapiens technologicus, page 74, la tâche est aujourd’hui rendue difficile par la coexistence de réalités contradictoires : désuétudes d’un coté, promesses pleines d’avenir de l’autre.

 D’après M. Puech, ce en quoi nous plaçons nos espoirs et ce en quoi du même coup nous déléguons nos propres responsabilités, - institutions, décrets politiques, Grenelle de l’environnement et autres forums internationaux - est vain. Ce que nous craignons du fait de l’influence d’une « technophobie » ambiante, particulièrement répandue dans les milieux intellectuels, est en fait riche de potentialités.

A quelques jours des Rencontres à Soulac en Gironde sur les questions environnementales et celles de l’énergie qui leur sont attenantes, rencontres pour lesquelles Michel Puech fera le déplacement, nous souhaiterions donner un aperçu de la fécondité d’une pensée radicalement à contre-courant, par une introduction à la réflexion autour de deux concepts majeurs : celui de « désuétude » qui explique notre immobilisme, celui de « Dasein virtuel », oxymore à première vue, mais qui permet d’éprouver tout ce que peut avoir de positif la mondialisation numérique.

On peut lire la définition de désuétude en entrée du chapitre consacré aux « nouvelles désuétudes ». Est désuet ce qui continue d’avoir lieu, de se faire, de se dire alors que ce ne devrait plus être le cas, compte tenu des avancées qui ont vu le jour. « Quelque chose qui vient du passé et n’a plus sa place aujourd’hui, et qui pourtant semble vouloir retarder la survenue de l’avenir, le refuser, lui faire obstacle. » p.136

Alors que certains modes de fonctionnement comme certains schèmes de pensée devraient céder la place à d’autres plus en adéquation avec une réalité qui a changé, ils perdurent,  suscitant un malaise du fait même de ce décalage avec des potentialités qui sont étouffées à grand renfort de discours dont le statut idéologique ne fait aucun doute.

Voilà pourquoi nous éprouvons quelques réticences à reconnaître comme désuet ce qui est dénoncé comme tel par M. Puech. Le désuet ne se cramponne à une réalité qui aurait dû le reléguer aux vestiges du passé, qu’en usant et abusant d’idéologie. Qu’est-ce à dire ? Hérité de la philosophie de Marx, le concept d’idéologie désigne ce type de discours, qui, sous couvert d’être en prise avec la nécessité des choses, masque, en vérité, les intérêts d’un groupe particulier assurant par là même sa domination sur le reste de la société. Paul Ricoeur a approfondi l’analyse du phénomène : force d’intégration, de justification pour un groupe des représentations par lesquelles il se constitue en tant que tel, l’idéologie est simplificatrice et schématique. Ne dépassant pas l’opinion commune, elle interdit tout esprit critique. Extraordinairement dynamique pour dissimuler les vrais intérêts en jeu, elle assure une grande force d’inertie à un système lui permettant de continuer de fonctionner alors qu’il est dépassé. C’est parce que nous subissons, sans en avoir conscience, l’idéologie des politiques, des industriels, des économistes, des publicitaires et de certains intellectuels à leur botte, bien qu’ils soient les premiers à s’autoproclamer dénonciateurs du système, que nous considérons comme normal et partant indépassable un mode de vie qui est pourtant déjà périmé.

Voilà ce que M. Puech entend par désuet : le refus d’admettre  que ce qui avait de la valeur hier a fait son temps. Au premier rang des désuétudes : les programmes d’industrialisations synonymes de progrès dans tous les domaines. Bien des gâchis, voire des catastrophes sont à craindre avant  que soient considérés comme désuets la mise en service de nouvelles autoroutes, la construction de nouveaux aéroports, de nouveaux sites industriels et que les élites agissent conformément à ce constat. Mais leur engluement est tel qu’aucune évolution ne peut raisonnablement être attendue de leur part.

Si néanmoins, on peut continuer à espérer un changement des mentalités, c’est en nous tournant du côté des nouvelles technologies. Là, quelque chose s’est produit d’inédit, comparable aux  bouleversements  provoqués par l’invention de l’imprimerie : l’internet a radicalement changé la donne. Une réflexion sur la technique ne peut plus se limiter à l’analyse des machines, si sophistiquées soient-elles. Avec l’internet, on a affaire à une technologie bien particulière puisqu’elle assure une existence à de l’immatériel.

Comment le comprendre ?  

Il ne s’agit certainement pas d’une technique dématérialisée. « Dans la coévolution des humains et des technologies, la super-loi d’informationalisation (voir §2.1) renvoie d’abord non pas à une « dématérialisation », mais à des supports (matériels) d’information plus performants. » p.207 Ce que M. Puech entend par super-loi d’informationalisation, c’est un « transfert de la masse et de l’énergie vers l’information : le fonctionnement des technologies fonctionne de moins en moins sur les déplacements de matière et la consommation d’énergie, et de plus en plus sur le traitement de  l’information. » p.77

Communiquer plus d’informations à un plus grand nombre en mobilisant une logistique moins lourde et en dépensant mois d’énergie, c’est assurément  un gain en termes de productivité. Mais cela ne serait pas à ce point remarquable, si l’information n’était pas ce en quoi réside l’essentiel.  En plusieurs formules, M. Puech nous indique où il se situe philosophiquement : il n’est pas matérialiste dans le sens que l’histoire de la philosophie a retenu à ce terme pour qualifier la pensée de Marx. Pour ce dernier, nos idées sont produites par un certain état, historiquement situé de la matière via des rapports de production. M. Puech semble bien plutôt  s’inscrire dans le sillage de Max Weber,  pour qui c’est notre environnement matériel qui dépend de nos schèmes de pensée,  et non l’inverse. On peut ainsi lire : « De tout temps, l’humain a exercé sa maîtrise des entités matérielles à travers sa maîtrise des entités non matérielles.» p.206 « Les infrastructures dépendent des infostructures et non le contraire. » p.212  Et enfin : « L’univers est composé d’information aussi essentiellement que de matière et d’énergie. » p.205 

L’information doit ici être entendue en son sens le plus large : il ne s’agit pas seulement des actualités du journal télévisé ou de tout autre média, mais de tout ce qui permet l’accès au savoir. Or, ce qui révolutionne aujourd’hui l’information en ce sens élargi, c’est bien l’internet. D’où cette formule saisissante : « L’essentiel, ce ne sont plus les atomes, c’est-à-dire les entités matérielles, ce sont les bits, c’est-à-dire les entités informationnelles. » p.209

 

Si l’internet permet « des opportunités jamais imaginées auparavant » p.209, c’est parce qu’il constitue un vecteur technologique de liberté sans équivalent. M. Puech rappelle que free en anglais recouvre deux sens : gratuit et libre. L’internet  bouleverse  les cadres de l’économie classique basés sur la valeur marchandise devenue par là-même désuète. L’internet  traverse les frontières en sorte que la perspective d’une « démocratie électronique mondiale » p.269 cesse d’être frappée d’irréalité.

Quelques exemples.

 Grâce à l’internet, l’on peut suivre une des conférences qui ont eu lieu rue d’Ulm à Paris alors que l’on se repose dans un gîte dans le Lubéron. Cette annulation des distances, tant physiques que sociales –nulle obligation d’être normalien- est possible grâce à une connexion d’un côté et un site de l’autre, celui de l’Ecole Normale Supérieure, au sein duquel on a une totale liberté de choix parmi toutes les conférences mises en ligne. Cela, à n’importe quelle heure de la journée comme de la nuit. On n’est donc plus tout à fait dans la situation d’un téléspectateur, qui grosso modo subit encore, bon gré mal gré, une grille de programmation. Est-ce totalement gratuit ? Certes, non. Il faut bien payer l’abonnement à la connexion internet tout comme il est nécessaire de s’acquitter de la redevance audiovisuelle. Mais est-ce bien la même chose que l’on paie ? D’un côté, un flux inconsistant d’images (journaux télévisés)  dont l’emprise sur l’individu est l’objectif à peine dissimulé, de l’autre, un accès à des textes écrits dont le contenu, produit par une mise en réseau, peut à tout moment être reformulé, précisé ou rectifié.

Même si la chose peut paraître saugrenue, il n’est pas inutile de rappeler à l’adresse des pourfendeurs d’internet, que l’humanité n’a pas attendu les nouvelles technologies pour assouvir ses pulsions voyeuristes devant des images pornographiques. Les grottes préhistoriques sont pleines de ces scènes expressément explicites. L’internet,  c’est bien un écran, mais c’est aussi et surtout un clavier. A partir de là, la différence avec l’écran de la télévision est patente : on regarde la télé, on se connecte à internet. La présence du texte écrit est ainsi essentielle, qu’il s’agisse de tchat, de sites de rencontres, de sites scientifiques ou de blogs militants…

Si l’abonnement à la connexion n’est pas gratuit, l’accès aux textes présents sur la toile est illimité, quelle que soit leur longueur quelle que soit leur langue, remarque M. Puech,  p.235 Quelle somme aurait-il fallu dépenser si on avait acheté l’équivalent en librairie ? C’est bien à la faveur de ce calcul que l’on peut légitimement parler de quasi gratuité. Mais alors, c’est toute notre conception de l’économie, les biens comme les services étant ramenés à leur valeur marchande, qui est remise en question. Le principal tort des mass média, audiovisuel et presse écrite confondus, est de traiter l’information comme s’il s’agissait d’une marchandise. Nous sommes tellement conditionnés et partant soumis aux « micro-discours » des économistes, que nous avons quelque difficulté à pouvoir penser qu’il puisse en être autrement. Or grâce à l’internet, il devient manifeste que l’information ne saurait s’assimiler à une marchandise, sous peine de perdre son véritable contenu. Dans une économie marchande, plus la demande augmente, plus le risque de rareté se profile avec pour conséquence extrême une situation de pénurie et une inflation galopante, sans parler de l’émergence de marchés parallèles… Rien de tel avec l’information : sa communication, sa consommation ou son partage, comme l’on voudra dire, n’entraîne pas sa destruction. « L’économie classique, nous explique-t-on, reposait sur le principe d’un marché de rareté des biens, qui fixait un système de prix, lequel réglait les échanges. Or l’information est un bien reproductible sans destruction, donc sans création de rareté. » p.211  Nombre d’internautes, animés de curiosité intellectuelle, ne sauraient être confondus avec ce que l’on appelle des clients. M. Puech retrouve ici une intuition fondamentale de Spinoza que nous citerons en substance : la vérité peut être diffusée, conséquemment connue par un cercle qui ne cesse de s’élargir, elle n’en est pas moins vraie.

A partir de là, on peut considérer le potentiel démocratique de l’internet.

Des exemples. On est aujourd’hui assez régulièrement informé par des internautes de  ce que les journalistes professionnels passaient sous silence, subissant des pressions ou carrément en connivence avec les autorités au pouvoir. Autre exemple. Grâce à l’internet, opposants et dissidents peuvent échanger des informations et,  le cas échéant, les divulguer de manière à sensibiliser l’opinion internationale à leur cause. Toujours sur l’internet, des pétitions peuvent circuler. Il n’y a pas de fils barbelés, de murs, de rideaux de fer ou de frontières qui résistent à l’internet. Les régimes autoritaires n’ont pas tardé à le comprendre : l’internet est leur pire ennemi. A cet égard, M. Puech note que « le seul pays interdisant réellement l’internet est la Corée du Nord, c’est-à-dire le dernier enfer totalitaire ancien modèle. La Chine et les pays islamiques viennent juste derrière, en termes de démocratie, comme en termes d’efforts pour museler l’internet. » p.268-269.

  Etant informé par cette « mise en réseau des réseaux » p.252, qu’est l’internet, chacun peut se sentir concerné, responsable et agir selon sa conscience. Chacun, en se connectant, peut apporter sa contribution à une base d’information accessible à tous les internautes, leurs proches, leurs amis, leurs relations. Pas plus qu’il n’a le goût de la distinction ou  du secret, l’internet n’a de propension pour l’action isolée ou les replis individualistes. M. Puech résume ces ressources de l’internet par la formule suivante : « le connectif est l’avenir du collectif. » p.252

Cette présence de chacun au monde grâce à l’internet, c’est cela que M. Puech désigne sous le vocable Dasein virtuel. Dasein signifiant littéralement être-là a été retenu dans l’histoire de la philosophie sous sa forme allemande en raison de la profondeur, de la complexité et de la richesse même du concept chez son concepteur : Heidegger. Retenons ici la dimension suivante : il y a dans le Dasein une insistance sur la présence, présence à cela même qui s’ouvre. « Engagé dans son monde, projetant son souci - souci de soi, souci des autres, souci du monde- au travers de réseaux virtuels d’information, d’images, de communication, Homo sapiens technologicus est un virtuel Dasein, un mode de présence à l’être spécifique .» p.248

Jean-Pierre Guichard

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Published by sylviejustome
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(Clovis Simard,phD) 31/12/2010 23:54


Bonjour,

Vous êtes cordialement invité à visiter mon blog.

Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.

La Page No-7, THÉOREME MIROIR !.

LA CONSCIENCE FACE AU VIRTUEL ?

Cordialement

Clovis Simard


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